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Le Machisme

Retour aux origines

            Le machisme est une idéologie fondée sur l’idée que l’homme domine socialement la femme et que, à ce titre, il a droit à tous les privilèges. Mais d’où  peut bien venir une telle idée ?

            À l’origine, on trouve la religion. Nous avons abordé le sujet religieux et vu le changement qui s’est opéré au néolithique lorsque l’homme s’est sédentarisé et que son quotidien ne dépendait plus de la nature. La déesse mère, toute puissante jusque là, a perdu sa primauté au profit de dieux mâles ; cependant elle garde encore un second rôle dans les différents panthéons. La Genèse marque la fin du matriarcat et l’avènement d’un patriarcat sans partage : un Dieu mâle devient l’ultime Créateur, s’arrogeant ainsi tous les droits, même le droit de l’enfantement depuis le ventre édénique.

            Toute société s’organise autour d’un mythe, et la place dévolue à ses membres est en rapport avec le contenu du mythe. Le patriarcat n’échappe pas à cette règle. Il s’agit d’une forme d’organisation sociale dans laquelle le patriarche exerce le pouvoir dans tous les domaines religieux, politique, économique ; il détient le rôle dominant jusqu’au sein de la famille, la femme, elle se doit d’être soumise.

            Une image collective et ses conséquences sur le comportement de l’homme.

            Avec l’avènement du Christianisme, l’image de la femme se scinde en deux : d’une part, la vierge, d’autre part la prostituée. Marie, la mère de Jésus est « toujours vierge » ; on prie encore la « sainte vierge »… La prostituée est Marie Madeleine, celle qui se repend de ses péchés de chair. Cette dualité perdure dans le psychisme de l’homme et influence son attitude à l’égard de la femme. – Ma femme, je l’aime mais je suis attiré par d’autres ; et pourquoi est-ce que je réfrènerais mes envies ? Il n’y a aucun mal ça. – Les autres, tu ne les aimes pas ? – Pas comme j’aime ma femme…

            Ce comportement peut-il être taxé de machisme ? Pour certains, cela correspond à du machisme puisque l’homme utilise le corps de la femme pour sa propre jouissance. Elle n’est alors qu’un simple objet sexuel au service du mâle. Ce qui semble correspondre à la définition du machisme dont l’une des caractéristiques est la domination. Non diront d’autres, dans la mesure où l’amante participe également de la jouissance, qu’elle choisit son partenaire, qu’il y a de l’amour… Le choix conditionné par l’amour ? « L’amour prend naissance dans l’instinct sexuel et arrange les sentiments à la sauce cortex. On peut broder à l’infini, mais on retombera toujours sur cette évidence : tout est sexuel. » (Jean Didier Vincent la chair et le diable. Ed. Odile Jacob)

            Mais qu’en est-il du fait de payer les services de la femme ? Eh bien là, c’est du machisme puisque celle-ci n’a pas le choix ! Pourtant : – Il s’agit d’un travail comme un autre, la rémunération n’entre pas en ligne de compte ; je peux établir un rapport autre que sexuel, je m’intéresse à elle à travers des discussions… je ne la considère plus alors comme un « simple morceau de viande »; même si elle monnaye ses faveurs, je la respecte. On ne peut donc pas me traiter de machiste. Et puis, il y a ces remarques : – Je passe une soirée avec une femme, j’offre le restau, le ciné, la discothèque… quelle différence cela fait ? j’ai payé toute les sorties et je ne suis même pas sûr qu’elle finira dans mon lit ! Enfin, le bouquet final : – La dernière avec qui j’ai été, elle a joui – Ah bon, comment tu le sais ? – Enfin, tu le fais exprès, ça se voit et ça s’entend ! – Tu ne penses pas qu’elle peut faire semblant ? – Avec moi ! Non, mais tu l’aurais entendue la salope…

             Le dernier dialogue est tout-à-fait représentatif de la parole du machiste misogyne dont la prétention orgueilleuse n’a d’égale que l’étendue de la connerie. On a envie à son sujet de reprendre les paroles d’Audiard : « Quand on mettra les cons sur orbite, t’as pas fini de tourner. »

            Évidemment, dira-t-on, ces propos machistes primaires sur le sexe ne peuvent être prononcés que par des individus dont le QI frise le zéro absolu ; de tels propos n’existent pas dans les milieux cultivés, encore moins dans les lieux où l’on trouve « l’élite intellectuelle », les différentes écoles et universités. Pour s’en convaincre, je me suis baladé sur le net et voici quelques perles :

            « Je me demande ce que vous lui avez fait à votre tuteur pour qu’il vous donne une aussi bonne note, mademoiselle. » (Institut écologie et écodéveloppement. Université Lyon 1)

            « Vous l’avez vu ce gros missile ? Moi, j’en ai un plus gros et il va plus loin ! Vous m’excuserez mesdemoiselles, mais en même temps, c’est ça aussi qui vous séduit. » (Classe prépa, cours d’histoire sur la course aux armements.)

            « Ah, ben voilà, vous par exemple, vous êtes bien habillée ; vous feriez une très bonne secrétaire. » (Enseignant, chercheur en com.)

            « Les femmes n’ont pas besoin de travailler, leur rôle est d’être à la maison, mais c’est bien qu’elles fassent des études tel que Sciences Po pour avoir de la conversation avec leur mari et les amis qu’on invite à la maison. » (ICES Institut Catholique. Directeur de filière.)

             » 90/100 des femmes sont vénales et les 10/100 qui restent ignorent ce que ça veut dire. (Prof d’histoire.)

            Si les propos machistes résonnent jusque dans les « hauts lieux de la culture », on peut donc penser qu’ils font partie intégrante de la dite « culture ». De là à dire que le machisme est une des données de base de la société patriarcale, il n’y a qu’un pas que nous franchissons allègrement. On voit bien que tous les efforts pour donner à la femme une place égale à celle de l’homme ne sont pas couronnés de succès, qu’il y a sans cesse une lutte nécessaire pour garder certains acquis. Ceci dit, certaines femmes accèdent à des places de pouvoir et comment se comportent-elles ? Mais comme des « machos » ! À leur décharge, elles doivent faire leurs preuves et n’ont d’autres choix que de se conformer à la norme en vigueur… Elles n’échappent pas au plaisir de renvoyer la balle, comme cette enseignante de l’université de Bordeaux : « Heureusement qu’il y a les filles pour relever le niveau en Lettres. Les garçons, retournez faire « vroom vroom » avec vos camions. »

            Une synthèse « psy » de ce comportement machiste.

            Où est donc passé le sexe féminin ? Il a disparu au cours de l’évolution et sa disparition accroit encore son mystère ; en accédant à la position debout, la femme dissimule son sexe entre ses jambes ; il devient ainsi cet obscur et terriblement désirable objet de désir. Ces jambes qui sont comme « des compas qui arpentent le globe terrestre en tous les sens, lui donnant son équilibre et son harmonie. » (L’homme qui aimait les femmes. F. Truffaut). Est-ce un film machiste ou une ode à la femme ? Le héros Bertrand Morane aime la compagnie des femmes et il collectionne les aventures mais la sensualité érotique s’arrête aux jambes, le mystère féminin demeure. Ce mystère féminin qui interrogera Freud jusqu’à la fin de sa vie : « Que veut la femme ? »

            Dans le milieu de la psychanalyse comme dans tous les milieux, on retrouve « du machisme », mais l’interrogation de Freud suffit pour lui épargner l’étiquette. S’interroger, c’est avouer que l’on ne détient pas la vérité, alors que le machiste lui ne se pose aucune question sur la place et les désirs de la femme ; il est dans la glorification phallique, seul possibilité pour lui de combattre la peur suscitée par le féminin érotique. Il y a une impossibilité à élaborer la représentation de la jouissance féminine, ce qui peut entrainer des pratiques cruelles comme l’excision. On peut alors lui attribuer le qualificatif de misogyne, qui signifie littéralement « haine des femmes ».

            Une autre peur : Le « macho » se vante de posséder quelque chose que l’autre n’a pas : un pénis ! Cet indispensable instrument que l’autre attend désespérément. Ses paroles masquent mal un profond sentiment d’insécurité que l’on traduit par « peur de la castration symbolique ». La castration symbolique est liée à l’oedipe. Le garçon, devant la puissance du père, renonce à posséder la mère. Il intègre la Loi du père, ce qui le prépare à son entrée dans la société et à la possibilité de tourner ses désirs vers d’autres femmes. La castration ainsi acceptée, il peut s’identifier au père et prouver que lui aussi est capable d’aimer la femme, de lui donner du plaisir et d’en recevoir. Cette castration ne s’est pas inscrite dans le psychisme du « macho », pour diverses raisons liées à son histoire. Il y aura donc toujours la peur de « Le » perdre et il n’aura de cesse que de se rassurer sur sa présence. Contrairement à « L’homme qui aimait les femmes », il recherchera la compagnie de ceux qui comme lui ont « quelque chose dans le pantalon ». S’il désire le corps de la femme, c’est pour la posséder, la violenter, lui prouver qu’il est le maitre et qu’elle doit lui être reconnaissante de lui donner ce qu’elle n’a pas.

            Tout comme l’homosexuel, il y a une fixation à la mère. Mais le lien qui unit l’homosexuel à sa mère est un lien d’amour, alors que le lien qui unit le machiste à sa mère est un lien de haine. Il n’est donc pas surprenant que celui-ci éprouve un profond mépris pour celui-là et réagit violemment à son égard. Dans le fond, le machiste éprouve une sourde jalousie et envie celui qui est aimé par la mère. Il ne peut évidemment avouer cette envie folle d’être comme, de ressembler à… Des mécanismes de défense se mettent en place, le refoulement, le déni. La question qui s’impose en toute logique est donc celle-ci : Le macho est-il un homo refoulé ?

L’évolution de la conscience

            La découverte des dessins, peintures, sculptures rupestres, les squelettes recouverts d’ocre nous ont permis de constater l’apparition des premiers rituels d’inhumation. Ce phénomène unique dans le monde vivant, aucun animal n’agissant ainsi, nous avons accepté l’hypothèse que l’émergence de la conscience est liée à une production mythique imaginaire. Cette production va participer au conditionnement de la conscience collective et structurer la vie en communauté, son influence se faisant encore sentir aujourd’hui : il n’y a pas une journée sans que les actualités ne parlent d’affrontements entre groupes religieux. N’est-ce pas là un conflit d’idées ? Les idées que l’on se fait sur l’existence de différents dieux qui nous auraient donné un code de conduite…

            Il nous est donc paru important de revenir à nos racines, et de continuer cette saga de la conscience, tout en ayant bien conscience que ces articles, avant tout psychologiques, ne sont que des synthèses, donc forcément incomplets.

            Si mythes et rituels sont apparus au Paléolithique, ils se sont considérablement complexifiés il y a seulement douze mille ans lors de ce qu’on peut appeler :

            La révolution néolithique.

            Nouveauté dans la réalité quotidienne : l’homme parvient à fabriquer sa nourriture en domestiquant les animaux puis en cultivant des céréales ; il n’est donc plus soumis aux aléas de la chasse et de la cueillette. On assiste à la sédentarisation et des cités apparaissent : une ville comme Çatal Hüyuk, au sud de l’actuelle Turquie, dépassait sans doute les cent mille habitants. L’importance de la population entraîne des structures collectives plus fortes. Un groupe de dirigeant partage le travail et son fruit entre les membres de la collectivité dont les occupations deviennent plus variées, artisanat du vêtement, de la céramique…

            On a découvert plus de cinquante sanctuaires dans la ville de Çatal Hüyuk ; sur les murs, des représentations de la Grande Mère accompagnée d’un géniteur mâle qui conserve sa forme animale. Ce nombre impressionnant souligne une charge religieuse considérable au sein de ces premières grandes communautés humaines.

            “ L’imaginaire donne sa pleine efficience aux certitudes du paléolithique concernant la prépotence de la Grande Mère, son union sacrée (hiérogamie) qui vivifie périodiquement l’univers. Il les enrichit de toutes les forces de la germination, car le vrai problème de la survie biologique des hommes est désormais lié à la bienveillance des déesses du grain.“ (P.Lévêque. M.C L’Huillier. La création des dieux. Ed Cerf).

            La Grande déesse reste donc très puissante et continue à dominer le panthéon. Elle est accompagnée d’une grande fille et d’un enfant divin. Ce couple de déesses, l’une matronale – digne, respectable, expérimentée, sage, mère de famille – et l’autre virginale – chaste, d’une candeur innocente, pure et sans tache – restera présent jusque dans la Grèce antique où on les appelle simplement les deux déesses. Ce couple universel serait-il à l’origine des représentations de la femme que l’on peut retrouver dans les fantasmes de l’homme contemporain : image de la mère et de la vierge, de la sainte et de la putain ?

            Le mythe de l’éternel retour.

            Rythme des saisons, de la mort en hiver, du renouveau, la renaissance du printemps.

            Comme il faut ouvrir violemment la terre par le soc de la charrue, la légende admit que même les dieux ne pouvaient féconder la déesse qu’en lui faisant violence. Ce drame est cependant très ambivalent puisque c’est de ces étreintes que naissent jeunes déesses et autres créatures. La conscience collective où s’élabore le mythe est parfaitement au clair avec le fait que l’impulsion sexuelle est si forte que, même les déesses ne peuvent résister à la pénétration du mâle…

            La pensée grecque donnera le nom de Déméter à la Terre Mère et le nom de Coré à sa fille devenue une adolescente si belle qu’elle suscite le désir de bien des dieux. Mais son destin est déjà tracé, son père Zeus l’a promise en mariage à son frère, Hadès, dieu qui règne sur les enfers. Déméter ignorait tout de cet arrangement et tenait sa fille cachée dans les bois de Sicile. Coré en compagnie de ses amies se promenait sous les frondaisons quand elle aperçut au bord d’un lac une fleur magnifique, un narcisse. Elle s’éloigna du groupe et c’est alors que la terre trembla et que surgit Hadès qui l’enleva sur son char. Déméter la chercha pendant des jours et des jours, puis inconsolable, cessa toute activité. La famine menaçait non seulement l’humanité mais également les dieux qui ne recevaient plus d’offrandes. Une servante, Baubo, veut divertir sa maitresse de son inconsolable tristesse. Elle découvre son bas ventre tatoué et se lance dans une danse du ventre qui agite le tatouage en forme de bébé. Devant cette vision, la déesse ne peut retenir un rire et entre dans la voie de la conciliation proposée par Zeus : Coré passera la moitié de l’année avec sa mère, et l’autre moitié avec son mari en tant que reine des enfers où elle prendra le nom de Perséphone.

            Au japon, la déesse Mère Soleil, Amaterasu, est victime de Susano, son frère jaloux avec qui elle a pourtant tenté tous les compromis. Celui-ci souille de ses excréments le trône de la déesse et inflige une mort terrible à l’une de ses servantes en lui enfonçant sa navette dans le sexe. Profondément écoeurée, la déesse va se réfugier dans une caverne. Mais bientôt, elle entend les dieux éclater de rire ; curieuse, elle sort de son refuge et assiste au spectacle d’une jeune déesse, Fille Soleil qui danse, nue couverte de fleurs comme une déesse de mai. Amaterasu se laisse gagner par le rire.

            Viol, rapt, sperme, excréments, autant d’actions impures qui souillent le corps de la déesse, actions qui ont failli interrompre la vie de ces communautés agricoles. Toutes ces péripéties ont un message clair : une explication globale du fonctionnement du cosmos, les dieux ont fini par collaborer et rétablir ainsi un équilibre stable de l’univers, ce qui apporte une sécurité définitive aux paysans dont la survie dépend encore des rythmes et des caprices de Mère Nature.

            On peut s’étonner  de l’émergence d’histoires aussi semblables dans deux cultures, la grecque et la nippone qui n’ont eu aucun rapport. En fait, face à la même problématique, le psychisme humain a réagi de manière identique, la création des dieux.

            “ Qu’est-ce dieu ? “ s’interroge Jung dans les métamorphoses. “ Une idée qui, dans tous les pays du monde, dans tous les temps et toujours à nouveau s’est imposée à l’humanité sous une forme analogue : celle d’une puissance de l’au-delà, à laquelle on est livré, qui fait naitre comme elle tue, images des nécessités inévitables de la vie.“ (C.G.Jung. Métamorphoses de l’âme et ses symboles. Buchet/Chastel).

            De la violence à la sérénité

            Domestication, agriculture, sédentarisation, grandes cités, nouvelles structures sociales, autant de progrès qui manifestent un immense besoin de comprendre et de savoir ; savoir c’est accumuler les expériences réussies et les transmettre aux générations suivantes. De même que cette pensée rationaliste s’organise en fonction des besoins, de même la pensée imaginaire élabore des mythes de plus en plus complexes, mythes qui concourent à dédramatiser la condition humaine en l’entourant d’une atmosphère religieuse qui imprègne l’existence de tout un chacun.

            La violence que nous pouvons relever dans ces récits mythiques est en partie le reflet de l’observation et de l’expérience de la nature, en partie seulement. La violence est également une réaction du psychisme face à la peur qu’inspire la toute puissance de la Grande Déesse, crainte toute divine. On peut voir dans cette violence faite à la Déesse une forme de contre pouvoir mâle et la nécessité pour les deux sexes de parvenir à accord afin d’atteindre une certaine sérénité.

            La société se structure comme le mythe : pouvoir du père dans l’organisation familiale qui est patriarcale. Cependant la femme garde une place prépondérante car c’est dans l’intimité mystérieuse de son sexe que se joue le destin de l’humanité. CK

L’éveil de la conscience

“ L’Homo sapiens, depuis son apparition, n’a cessé d’inventer et d’enrichir un imaginaire d’une singulière beauté qui permît aux premières collectivités de prendre conscience de leur identité, de proposer des solutions à la problématique démesurée de la création du monde des dieux, des hommes.“ (La création des Dieux. Histoire des religions. Pierre Lévêque, Marie-Claude L’Huillier. Ed CERF.)

Le dédoublement en deux mondes.

C’est la loi de l’évolution qui a permis l’éclosion des premières civilisations. En se redressant, “ celui qui marche debout “ a vu son crâne se modifier, son front devenir vertical libérant ainsi de l’espace pour la naissance du néocortex. Le cerveau est alors monté en cylindrée, atteignant le niveau actuel, soit 1200 cm3 pour un poids de 1,4 kg. S’il est difficile, voire impossible de situer le siège de la conscience, on sait que certaines de ses propriétés résident dans le néocortex, et que c’est la position verticale qui a rendu possible le développement de celui-ci.

Homo Sapiens peut alors agir sur la réalité quotidienne qui, à l’époque se résume à la cueillette, la chasse, la pêche et l’acte sexuel. Il mémorise les plantes comestibles, celles qui ont des vertus thérapeutiques ; il apprend des techniques de chasse en groupe ; il copule face à face. Que découvre-t-il dans les yeux de l’autre ? Quels sentiments s’emparent du couple lors de cette plongée dans le regard ? En mémorisant ces différents apprentissages, l’Homme acquiert une compréhension du monde, une maîtrise de son environnement, et des échanges particuliers avec les membres de sa horde. Mais ce qu’il ne comprend pas, ce qu’il ne maîtrise pas prend des tonalités angoissantes. C’est alors qu’il se crée en lui un double du monde réel, un monde imaginaire peuplé de puissances supérieures soucieuses de son destin. Cette réponse face aux angoisses de la forêt est une force on ne peut plus positive, car l’homme n’est plus seul dans ses relations nécessairement conflictuelles avec les autres, et avec la forêt nourricière, mais également meurtrière.

Il y a déduplication du réel avec deux réalités qui s’affirment, l’une quotidienne, l’autre sacrée. Celle-ci s’organise en un mythe porté par une tradition orale. Le mythe explique tous les phénomènes qui échappent à son entendement ; il participe également à la cohésion de la communauté en lui donnant des valeurs fondamentales reconnues par tous.

“ L’expérience du réel et du mythe – le mythe aidant à dominer le réel – permet à l’homme de développer une certaine logique qui deviendra le cadre incontournable de son action et de ses progrès.“ (Ibid).

Les Déesses Mères.

Quelles étaient donc ces premières représentations qui peuplaient l’imaginaire de nos ancêtres chasseurs cueilleurs, à cette époque où l’espérance de vie ne dépassait pas 20, 25 ans ? Des images à connotation sexuelle ! On parle d’art paléolithique en évoquant les peintures /gravures rupestres de Lascaux ou d’Altamira, ou encore des vénus du Périgord. On a d’abord pensé que ces représentations collaient à la réalité ; nos ancêtres féminines, poitrine opulente, hanches larges, ventre gonflé, fesses énormes auraient toutes été atteintes d’obésité ! En fait, il n’en est rien. Il s’agit plutôt d’une représentation que l’on pourrait nommée expressionniste, comme ce mouvement de peinture, “Die Brücke“, apparu au début du XXè siècle qui cherche à exprimer les états d’âme, l’inquiétude, l’angoisse de l’avenir. En fait, c’est d’un art hautement symbolique. Tous ces attributs évoquent la maternité et représente la Mère Nature incarnée dans des Déesses Mères. La “ Vénus de Laussel “, sculptée sur un bloc de pierre a été découverte en Dordogne ; elle est une illustration de la Déesse-Mère enceinte. Elle tient dans sa main droite une corne de bison gravée de treize entailles tandis que sa main gauche est posée sur son ventre. Parmi les hypothèses retenues par les chercheurs (site internet, les Hominidés.com), nous en retiendrons deux : la corne, symbolisant l’abondance, symbole de richesse et de nourriture pour le clan. Mais alors, pourquoi ces treize entailles ?

L’autre hypothèse voit une Déesse de la fécondité, la main gauche sur le ventre, geste protecteur d’une femme enceinte ; la main droite tient la corne, symbole phallique et les treize entailles seraient une sorte de mode d’emploi de la fécondité. Elles seraient une évocation des treize mois lunaires de vingt-huit jours et du cycle menstruel d’une durée moyenne de vingt huit jours. De nos jours, on entend encore : – tu attends tes lunes ? ou – tu as tes lunes ? Ceci souligne le degré d’observation et d’abstraction atteint par l’humanité.

Le principe mâle était le Grand Cornu : cornes de renne, tête, barbe d’homme, pattes de félin, figure mi-homme, mi-animal, le dieu cornu reproducteur. L’homme et l’animal confondus dans un même principe, désignent une atmosphère de solidarité entre le monde animal et le monde humain. L’animal tué est comme un ami. Voici les paroles que les Sioux Lakota adressaient au bison tué nommé Tatanka : – Tu es le fruit de notre mère la Terre qui nous fait vivre… C’est pourquoi tu seras placé au centre du cercle de la nation… Il y a maintenant une âme sainte au milieu de notre cercle… La chair qui se situe sur tes épaules doit être consommée par quatre jeunes filles. Ainsi, elles et leur descendance seront dotés de grands pouvoir…

L’ours était considéré comme un maître des animaux ; En Dordogne on a découvert une tombe consacrée à cet animal. Pourquoi tant de travail pour enterrer un animal si ce n’est qu’on le considère comme sacré et qu’en agissant ainsi, on va s’attirer ses faveurs ? Est-ce un reliquat de cette pensée sauvage que nous retrouvons dans l’affectif partagé avec les nounours de notre enfance.

De la Fécondité à la Mort.

Il n’y avait donc pas de différence importante entre puissances animales et puissances humaines, mais différenciation fondamentale entre masculin et féminin. L’union du féminin anthropomorphisée et du principe mâle encore incarné par des animaux est bien le résultat d’une pensée créatrice qui révèle que cette union est une hiérogamie, acte sexuel sacré entre les dieux, acte qui renouvelle les forces de la Nature et par conséquent de l’Humanité qui fait corps avec elle.

Par cet acte imaginaire, l’Homme invente le concept de Fécondité, il fonde la vie même de l’univers sur la coopération/contradiction du féminin et du masculin, installant ainsi une sorte d’équilibre, d’harmonie entre Nature et Humanité. Mais la grande Déesse Mère porteuse et protectrice de vie qui reproduit hommes et animaux est également celle qui la reprend : Déesse de la lune, de la chasse et des morts complètent ainsi son fonctionnement de Grande Mère Universelle. Apparaissent au paléolithique les premiers rites d’inhumation : usage de l’ocre, couleur du sang et de la vie, pour recouvrir le squelette. Des rites spécifiques concernent le crâne. Certains portent des traces d’une mutilation qui a servi à extraire la cervelle, sans doute pour s’en nourrir au cours d’un repas ritualisé et s’attribuer ainsi les énergies internes du défunt. On a retrouvé en Italie un crâne mutilé placé au centre d’un cercle de pierres, ce qui confirme que le mort est censé posséder une puissance spirituelle, même après son trépas. La mort n’est donc plus une fin.

L’émergence du monde de la conscience, associé au réel, est donc indissociable de l’émergence du monde de l’imaginaire qui, à l’origine, était un monde sacré peuplé d’esprits, de dieux, de déesses. Les rituels sont comme des ponts construits entre les deux mondes. Aujourd’hui encore, on fait appel au rituel afin de passer du monde profane au monde sacré…

Il est impossible de situer avec précision l’instant d’éveil de la conscience ; sans doute est- elle le fruit d’une lente évolution ? Il est possible également que des événements traumatiques aient déclenché des prises de conscience successives entrainant des changements d’attitudes.

L’éveil de l’aube.

Un matin très tôt, un homme est assis au bord d’un lac. Les ténèbres l’enveloppent ainsi qu’un brouillard épais. Il a froid, il est inquiet. L’aube qui point dissipe quelque peu les ténèbres, mais pas le brouillard ; l’homme n’est plus dans le noir, mais dans le gris. Dans cette grisaille, il distingue la rive, les galets, quelques rochers et l’eau du lac. Levant la tête, il voit les premières branches de l’arbre sous lequel il est assis. Il entend les premiers chants d’oiseaux, le clapotis régulier des minuscules vagues qui s’échouent devant ses pieds. Le temps s’écoule, les tonalités de gris sombre virent lentement au gris clair. Tout à coup apparait, dans ce paysage uniforme, un rayon jaune pâle, étroit et diffus, qui vient frapper le visage de l’homme qui s’éclaire d’un sourire. Puis le rayon disparait laissant voir dans une déchirure du brouillard la boule jaune du soleil et l’eau scintillante du lac. La déchirure s’élargit et restent quelques bancs de brume qui s’étirent dessinant des ombres vivantes, derniers vestiges de la grisaille et qui s’évanouissent comme par magie dans le néant, tandis qu’apparait une variété de formes ; le paysage se dévoile alors dans toute sa diversité. La grise atmosphère humide et pesante qui enveloppait l’homme a disparu. Il voit, il entend, il ressent la chaleur. Tous ses sens en éveil, il observe désormais Mère Nature dont il ne peut qu’admirer l’ineffable beauté. Cette expérience répétée chaque matin, lui fait prendre conscience de sa place au sein ce de cette Mère Nature. Son imaginaire lui raconte alors une histoire, l’histoire de l’éternel combat pour la vie, affrontement sans cesse renouvelé de l’ombre et de la lumière.