Retour aux origines
Le machisme est une idéologie fondée sur l’idée que l’homme domine socialement la femme et que, à ce titre, il a droit à tous les privilèges. Mais d’où peut bien venir une telle idée ?
À l’origine, on trouve la religion. Nous avons abordé le sujet religieux et vu le changement qui s’est opéré au néolithique lorsque l’homme s’est sédentarisé et que son quotidien ne dépendait plus de la nature. La déesse mère, toute puissante jusque là, a perdu sa primauté au profit de dieux mâles ; cependant elle garde encore un second rôle dans les différents panthéons. La Genèse marque la fin du matriarcat et l’avènement d’un patriarcat sans partage : un Dieu mâle devient l’ultime Créateur, s’arrogeant ainsi tous les droits, même le droit de l’enfantement depuis le ventre édénique.
Toute société s’organise autour d’un mythe, et la place dévolue à ses membres est en rapport avec le contenu du mythe. Le patriarcat n’échappe pas à cette règle. Il s’agit d’une forme d’organisation sociale dans laquelle le patriarche exerce le pouvoir dans tous les domaines religieux, politique, économique ; il détient le rôle dominant jusqu’au sein de la famille, la femme, elle se doit d’être soumise.
Une image collective et ses conséquences sur le comportement de l’homme.
Avec l’avènement du Christianisme, l’image de la femme se scinde en deux : d’une part, la vierge, d’autre part la prostituée. Marie, la mère de Jésus est « toujours vierge » ; on prie encore la « sainte vierge »… La prostituée est Marie Madeleine, celle qui se repend de ses péchés de chair. Cette dualité perdure dans le psychisme de l’homme et influence son attitude à l’égard de la femme. – Ma femme, je l’aime mais je suis attiré par d’autres ; et pourquoi est-ce que je réfrènerais mes envies ? Il n’y a aucun mal ça. – Les autres, tu ne les aimes pas ? – Pas comme j’aime ma femme…
Ce comportement peut-il être taxé de machisme ? Pour certains, cela correspond à du machisme puisque l’homme utilise le corps de la femme pour sa propre jouissance. Elle n’est alors qu’un simple objet sexuel au service du mâle. Ce qui semble correspondre à la définition du machisme dont l’une des caractéristiques est la domination. Non diront d’autres, dans la mesure où l’amante participe également de la jouissance, qu’elle choisit son partenaire, qu’il y a de l’amour… Le choix conditionné par l’amour ? « L’amour prend naissance dans l’instinct sexuel et arrange les sentiments à la sauce cortex. On peut broder à l’infini, mais on retombera toujours sur cette évidence : tout est sexuel. » (Jean Didier Vincent la chair et le diable. Ed. Odile Jacob)
Mais qu’en est-il du fait de payer les services de la femme ? Eh bien là, c’est du machisme puisque celle-ci n’a pas le choix ! Pourtant : – Il s’agit d’un travail comme un autre, la rémunération n’entre pas en ligne de compte ; je peux établir un rapport autre que sexuel, je m’intéresse à elle à travers des discussions… je ne la considère plus alors comme un « simple morceau de viande »; même si elle monnaye ses faveurs, je la respecte. On ne peut donc pas me traiter de machiste. Et puis, il y a ces remarques : – Je passe une soirée avec une femme, j’offre le restau, le ciné, la discothèque… quelle différence cela fait ? j’ai payé toute les sorties et je ne suis même pas sûr qu’elle finira dans mon lit ! Enfin, le bouquet final : – La dernière avec qui j’ai été, elle a joui – Ah bon, comment tu le sais ? – Enfin, tu le fais exprès, ça se voit et ça s’entend ! – Tu ne penses pas qu’elle peut faire semblant ? – Avec moi ! Non, mais tu l’aurais entendue la salope…
Le dernier dialogue est tout-à-fait représentatif de la parole du machiste misogyne dont la prétention orgueilleuse n’a d’égale que l’étendue de la connerie. On a envie à son sujet de reprendre les paroles d’Audiard : « Quand on mettra les cons sur orbite, t’as pas fini de tourner. »
Évidemment, dira-t-on, ces propos machistes primaires sur le sexe ne peuvent être prononcés que par des individus dont le QI frise le zéro absolu ; de tels propos n’existent pas dans les milieux cultivés, encore moins dans les lieux où l’on trouve « l’élite intellectuelle », les différentes écoles et universités. Pour s’en convaincre, je me suis baladé sur le net et voici quelques perles :
« Je me demande ce que vous lui avez fait à votre tuteur pour qu’il vous donne une aussi bonne note, mademoiselle. » (Institut écologie et écodéveloppement. Université Lyon 1)
« Vous l’avez vu ce gros missile ? Moi, j’en ai un plus gros et il va plus loin ! Vous m’excuserez mesdemoiselles, mais en même temps, c’est ça aussi qui vous séduit. » (Classe prépa, cours d’histoire sur la course aux armements.)
« Ah, ben voilà, vous par exemple, vous êtes bien habillée ; vous feriez une très bonne secrétaire. » (Enseignant, chercheur en com.)
« Les femmes n’ont pas besoin de travailler, leur rôle est d’être à la maison, mais c’est bien qu’elles fassent des études tel que Sciences Po pour avoir de la conversation avec leur mari et les amis qu’on invite à la maison. » (ICES Institut Catholique. Directeur de filière.)
» 90/100 des femmes sont vénales et les 10/100 qui restent ignorent ce que ça veut dire. (Prof d’histoire.)
Si les propos machistes résonnent jusque dans les « hauts lieux de la culture », on peut donc penser qu’ils font partie intégrante de la dite « culture ». De là à dire que le machisme est une des données de base de la société patriarcale, il n’y a qu’un pas que nous franchissons allègrement. On voit bien que tous les efforts pour donner à la femme une place égale à celle de l’homme ne sont pas couronnés de succès, qu’il y a sans cesse une lutte nécessaire pour garder certains acquis. Ceci dit, certaines femmes accèdent à des places de pouvoir et comment se comportent-elles ? Mais comme des « machos » ! À leur décharge, elles doivent faire leurs preuves et n’ont d’autres choix que de se conformer à la norme en vigueur… Elles n’échappent pas au plaisir de renvoyer la balle, comme cette enseignante de l’université de Bordeaux : « Heureusement qu’il y a les filles pour relever le niveau en Lettres. Les garçons, retournez faire « vroom vroom » avec vos camions. »
Une synthèse « psy » de ce comportement machiste.
Où est donc passé le sexe féminin ? Il a disparu au cours de l’évolution et sa disparition accroit encore son mystère ; en accédant à la position debout, la femme dissimule son sexe entre ses jambes ; il devient ainsi cet obscur et terriblement désirable objet de désir. Ces jambes qui sont comme « des compas qui arpentent le globe terrestre en tous les sens, lui donnant son équilibre et son harmonie. » (L’homme qui aimait les femmes. F. Truffaut). Est-ce un film machiste ou une ode à la femme ? Le héros Bertrand Morane aime la compagnie des femmes et il collectionne les aventures mais la sensualité érotique s’arrête aux jambes, le mystère féminin demeure. Ce mystère féminin qui interrogera Freud jusqu’à la fin de sa vie : « Que veut la femme ? »
Dans le milieu de la psychanalyse comme dans tous les milieux, on retrouve « du machisme », mais l’interrogation de Freud suffit pour lui épargner l’étiquette. S’interroger, c’est avouer que l’on ne détient pas la vérité, alors que le machiste lui ne se pose aucune question sur la place et les désirs de la femme ; il est dans la glorification phallique, seul possibilité pour lui de combattre la peur suscitée par le féminin érotique. Il y a une impossibilité à élaborer la représentation de la jouissance féminine, ce qui peut entrainer des pratiques cruelles comme l’excision. On peut alors lui attribuer le qualificatif de misogyne, qui signifie littéralement « haine des femmes ».
Une autre peur : Le « macho » se vante de posséder quelque chose que l’autre n’a pas : un pénis ! Cet indispensable instrument que l’autre attend désespérément. Ses paroles masquent mal un profond sentiment d’insécurité que l’on traduit par « peur de la castration symbolique ». La castration symbolique est liée à l’oedipe. Le garçon, devant la puissance du père, renonce à posséder la mère. Il intègre la Loi du père, ce qui le prépare à son entrée dans la société et à la possibilité de tourner ses désirs vers d’autres femmes. La castration ainsi acceptée, il peut s’identifier au père et prouver que lui aussi est capable d’aimer la femme, de lui donner du plaisir et d’en recevoir. Cette castration ne s’est pas inscrite dans le psychisme du « macho », pour diverses raisons liées à son histoire. Il y aura donc toujours la peur de « Le » perdre et il n’aura de cesse que de se rassurer sur sa présence. Contrairement à « L’homme qui aimait les femmes », il recherchera la compagnie de ceux qui comme lui ont « quelque chose dans le pantalon ». S’il désire le corps de la femme, c’est pour la posséder, la violenter, lui prouver qu’il est le maitre et qu’elle doit lui être reconnaissante de lui donner ce qu’elle n’a pas.
Tout comme l’homosexuel, il y a une fixation à la mère. Mais le lien qui unit l’homosexuel à sa mère est un lien d’amour, alors que le lien qui unit le machiste à sa mère est un lien de haine. Il n’est donc pas surprenant que celui-ci éprouve un profond mépris pour celui-là et réagit violemment à son égard. Dans le fond, le machiste éprouve une sourde jalousie et envie celui qui est aimé par la mère. Il ne peut évidemment avouer cette envie folle d’être comme, de ressembler à… Des mécanismes de défense se mettent en place, le refoulement, le déni. La question qui s’impose en toute logique est donc celle-ci : Le macho est-il un homo refoulé ?
