L’évolution de la conscience

            La découverte des dessins, peintures, sculptures rupestres, les squelettes recouverts d’ocre nous ont permis de constater l’apparition des premiers rituels d’inhumation. Ce phénomène unique dans le monde vivant, aucun animal n’agissant ainsi, nous avons accepté l’hypothèse que l’émergence de la conscience est liée à une production mythique imaginaire. Cette production va participer au conditionnement de la conscience collective et structurer la vie en communauté, son influence se faisant encore sentir aujourd’hui : il n’y a pas une journée sans que les actualités ne parlent d’affrontements entre groupes religieux. N’est-ce pas là un conflit d’idées ? Les idées que l’on se fait sur l’existence de différents dieux qui nous auraient donné un code de conduite…

            Il nous est donc paru important de revenir à nos racines, et de continuer cette saga de la conscience, tout en ayant bien conscience que ces articles, avant tout psychologiques, ne sont que des synthèses, donc forcément incomplets.

            Si mythes et rituels sont apparus au Paléolithique, ils se sont considérablement complexifiés il y a seulement douze mille ans lors de ce qu’on peut appeler :

            La révolution néolithique.

            Nouveauté dans la réalité quotidienne : l’homme parvient à fabriquer sa nourriture en domestiquant les animaux puis en cultivant des céréales ; il n’est donc plus soumis aux aléas de la chasse et de la cueillette. On assiste à la sédentarisation et des cités apparaissent : une ville comme Çatal Hüyuk, au sud de l’actuelle Turquie, dépassait sans doute les cent mille habitants. L’importance de la population entraîne des structures collectives plus fortes. Un groupe de dirigeant partage le travail et son fruit entre les membres de la collectivité dont les occupations deviennent plus variées, artisanat du vêtement, de la céramique…

            On a découvert plus de cinquante sanctuaires dans la ville de Çatal Hüyuk ; sur les murs, des représentations de la Grande Mère accompagnée d’un géniteur mâle qui conserve sa forme animale. Ce nombre impressionnant souligne une charge religieuse considérable au sein de ces premières grandes communautés humaines.

            “ L’imaginaire donne sa pleine efficience aux certitudes du paléolithique concernant la prépotence de la Grande Mère, son union sacrée (hiérogamie) qui vivifie périodiquement l’univers. Il les enrichit de toutes les forces de la germination, car le vrai problème de la survie biologique des hommes est désormais lié à la bienveillance des déesses du grain.“ (P.Lévêque. M.C L’Huillier. La création des dieux. Ed Cerf).

            La Grande déesse reste donc très puissante et continue à dominer le panthéon. Elle est accompagnée d’une grande fille et d’un enfant divin. Ce couple de déesses, l’une matronale – digne, respectable, expérimentée, sage, mère de famille – et l’autre virginale – chaste, d’une candeur innocente, pure et sans tache – restera présent jusque dans la Grèce antique où on les appelle simplement les deux déesses. Ce couple universel serait-il à l’origine des représentations de la femme que l’on peut retrouver dans les fantasmes de l’homme contemporain : image de la mère et de la vierge, de la sainte et de la putain ?

            Le mythe de l’éternel retour.

            Rythme des saisons, de la mort en hiver, du renouveau, la renaissance du printemps.

            Comme il faut ouvrir violemment la terre par le soc de la charrue, la légende admit que même les dieux ne pouvaient féconder la déesse qu’en lui faisant violence. Ce drame est cependant très ambivalent puisque c’est de ces étreintes que naissent jeunes déesses et autres créatures. La conscience collective où s’élabore le mythe est parfaitement au clair avec le fait que l’impulsion sexuelle est si forte que, même les déesses ne peuvent résister à la pénétration du mâle…

            La pensée grecque donnera le nom de Déméter à la Terre Mère et le nom de Coré à sa fille devenue une adolescente si belle qu’elle suscite le désir de bien des dieux. Mais son destin est déjà tracé, son père Zeus l’a promise en mariage à son frère, Hadès, dieu qui règne sur les enfers. Déméter ignorait tout de cet arrangement et tenait sa fille cachée dans les bois de Sicile. Coré en compagnie de ses amies se promenait sous les frondaisons quand elle aperçut au bord d’un lac une fleur magnifique, un narcisse. Elle s’éloigna du groupe et c’est alors que la terre trembla et que surgit Hadès qui l’enleva sur son char. Déméter la chercha pendant des jours et des jours, puis inconsolable, cessa toute activité. La famine menaçait non seulement l’humanité mais également les dieux qui ne recevaient plus d’offrandes. Une servante, Baubo, veut divertir sa maitresse de son inconsolable tristesse. Elle découvre son bas ventre tatoué et se lance dans une danse du ventre qui agite le tatouage en forme de bébé. Devant cette vision, la déesse ne peut retenir un rire et entre dans la voie de la conciliation proposée par Zeus : Coré passera la moitié de l’année avec sa mère, et l’autre moitié avec son mari en tant que reine des enfers où elle prendra le nom de Perséphone.

            Au japon, la déesse Mère Soleil, Amaterasu, est victime de Susano, son frère jaloux avec qui elle a pourtant tenté tous les compromis. Celui-ci souille de ses excréments le trône de la déesse et inflige une mort terrible à l’une de ses servantes en lui enfonçant sa navette dans le sexe. Profondément écoeurée, la déesse va se réfugier dans une caverne. Mais bientôt, elle entend les dieux éclater de rire ; curieuse, elle sort de son refuge et assiste au spectacle d’une jeune déesse, Fille Soleil qui danse, nue couverte de fleurs comme une déesse de mai. Amaterasu se laisse gagner par le rire.

            Viol, rapt, sperme, excréments, autant d’actions impures qui souillent le corps de la déesse, actions qui ont failli interrompre la vie de ces communautés agricoles. Toutes ces péripéties ont un message clair : une explication globale du fonctionnement du cosmos, les dieux ont fini par collaborer et rétablir ainsi un équilibre stable de l’univers, ce qui apporte une sécurité définitive aux paysans dont la survie dépend encore des rythmes et des caprices de Mère Nature.

            On peut s’étonner  de l’émergence d’histoires aussi semblables dans deux cultures, la grecque et la nippone qui n’ont eu aucun rapport. En fait, face à la même problématique, le psychisme humain a réagi de manière identique, la création des dieux.

            “ Qu’est-ce dieu ? “ s’interroge Jung dans les métamorphoses. “ Une idée qui, dans tous les pays du monde, dans tous les temps et toujours à nouveau s’est imposée à l’humanité sous une forme analogue : celle d’une puissance de l’au-delà, à laquelle on est livré, qui fait naitre comme elle tue, images des nécessités inévitables de la vie.“ (C.G.Jung. Métamorphoses de l’âme et ses symboles. Buchet/Chastel).

            De la violence à la sérénité

            Domestication, agriculture, sédentarisation, grandes cités, nouvelles structures sociales, autant de progrès qui manifestent un immense besoin de comprendre et de savoir ; savoir c’est accumuler les expériences réussies et les transmettre aux générations suivantes. De même que cette pensée rationaliste s’organise en fonction des besoins, de même la pensée imaginaire élabore des mythes de plus en plus complexes, mythes qui concourent à dédramatiser la condition humaine en l’entourant d’une atmosphère religieuse qui imprègne l’existence de tout un chacun.

            La violence que nous pouvons relever dans ces récits mythiques est en partie le reflet de l’observation et de l’expérience de la nature, en partie seulement. La violence est également une réaction du psychisme face à la peur qu’inspire la toute puissance de la Grande Déesse, crainte toute divine. On peut voir dans cette violence faite à la Déesse une forme de contre pouvoir mâle et la nécessité pour les deux sexes de parvenir à accord afin d’atteindre une certaine sérénité.

            La société se structure comme le mythe : pouvoir du père dans l’organisation familiale qui est patriarcale. Cependant la femme garde une place prépondérante car c’est dans l’intimité mystérieuse de son sexe que se joue le destin de l’humanité. CK

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